Claire BETTI

“De temps en temps, d’étranges crépuscules interrompent l’histoire éclairée, la lumière se scinde en innombrables petites flammes vacillantes et ambigües, la terre ferme vous est retirée sous les pieds, les évènements se mettent à tourner en ronde infernale autour d’une conscience à nouveau dépaysée. Et des certitudes qui se moquent de la confrontation vous remontent d’un fond oublié.”

Emmanuel Levinas, difficile liberté, 1961

Claire BETTI a commencé son travail artistique dans les années 80 à l’Atelier de Travail Théâtral de Lausanne dirigé par Jacques Gardel. Trois ans d’école de théâtre selon la méthode du Théâtre pauvre de Jerzy Grotowski.
Sa formation de comédienne était basée sur le développement d’une gestuelle corporelle propre à chacun et la découverte d’un langage artistique.

« J’ai passé trois ans à chercher l’authenticité de chaque mouvement et le souffle de chaque geste, l’accord profond entre l’esprit et le corps, comme une danse de signes neufs et uniques. Nous pratiquions un théâtre d’introspection, de non-agir, rythmé par les associations d’idées en interaction avec le travail des autres. Nous explorions nos émotions comme une respiration intérieure. »

Elle sera comédienne jusqu’à l’arrivée de son premier enfant en 1993 et dès lors, se tournera vers la peinture.

« Prendre un pinceau pour exprimer mes propres émotions artistiques a été la continuation naturelle d’une approche esthétique qui avait commencé avec le théâtre. J’ai peint des corps en mouvement avec des traits et seulement des traits, la danse du trait, le souffle du trait, le rythme du trait, des traits authentiques en accord avec mes associations d’idées, peindre comme une respiration intérieure. Mon corps ne dansait plus mais revivait sur le papier. »

Les peintres occidentaux des années 60 comme Hans Hartung, Tal Coat, Julius Bissier sont les maîtres qui ont guidé ses premières années de peinture. Mais surtout Henry Michaux avec ses idéogrammes qui ont fait le lien, pour elle, entre le théâtre et la peinture.
En 2004, elle prend un premier cours de peinture chez Claire Koenig, aquarelliste. Elle commence alors son travail sur le paysage qu’elle ne quittera plus ; le paysage comme déclencheur d’imaginaire, le paysage pour seule inspiration à ses paysages intérieurs.
Après la lecture des traités de la peinture chinoise du XVIIe siècle, Claire Betti retrouve en partie le langage du théâtre de Grotowski. Tout naturellement, depuis le premier coup de pinceau, la peinture chinoise a été le terreau de tous ses travaux picturaux.

• « l’unique trait de pinceau », du moine Shi Tao (苦瓜和尚语录; kǔguāhéshang yǔlù), les citations du moine Citrouille Amer
• « le jardin des graines de moutarde » 芥子園畫譜/芥子园画 Jièziyuan Huazhuan, manuel de peinture écrit par les moines Wáng gài 王概, Wáng Shī 王蓍, Wáng Niè 王臬 et Zhū Shēng 诸

Elle part suivre le cours de peinture de paysage de Dai Guangying à l’Académie des Beaux-Arts de Hangzhou, en Chine, afin d’acquérir une nouvelle maîtrise et de mieux connaître ses outils de travail que sont le pinceau, le papier et l’encre.

« Quand nous parlons de l’Orient et de l’Occident, la confusion est déjà là. Où commence l’Orient, par exemple ? Je dirais que les techniques de recherches intérieures sont nombreuses et différentes mais il est inévitable que quelqu’un qui est dans un tel processus tombe dans une technique qui a son analogie ailleurs. Parce que ce sont les techniques qui sont objectives et non la manière de voir et de concevoir le monde de telle ou telle culture. »
Jerzy Grotowski, metteur en scène, « Orient-Occident », conférence de Rome, 1984
(A propos de l’intérêt pour les mystiques chrétiens et leurs techniques psychophysiques de méditation.)
« Je ne suis pas de culture chinoise, je ne connais pas leur façon de voir le monde,mais je suis intéressée par le processus de création décrit par ces penseurs chinois. »
A travers des paysages plus ou moins tourmentés, Claire Betti recherche à redonner dans ses peintures, un état de poésie, une esthétique poétique particulière à l’émotion artistique.
Le processus de catharsis du théâtre de Grotowski ou celui de la mimesis décrit par Carole Talon-Hugon qui consiste à re-présenter une réalité douloureuse pour en donner une vision épurée, atténuée, est une quête qui habite son travail.
Là intervient son choix de l’encre de Chine noire.
« Le processus créatif, c’est comme explorer les ténèbres, descendre dans la caverne sombre des méandres intérieurs où chaque voyage est un départ sans géographie connue, un voyage qui apprivoise cette obscurité, et le traduit en 1001 nuances de lumière. Le noir de l’encre de Chine avec laquelle je travaille est un noir chaud, qui reproduit des tonalités brunes Ce sont des noirs généreux, pleins de contrastes. Il y a le noir profond, mis en évidence par la lumière qui est l’absence de noir. Mais il y a aussi les multiples nuances de noir qui donnent une impression tamisée de la lumière, une atmosphère de pénombre. Ce clair-obscur traduit des transitions imperceptibles, quisuggère délicatement, parle de néant et de mystère,d’étrangeté, de chaos, d’origine, de vie et de mort.
Pour moi, peindre un paysage, c’est toujours comme traduire un poème. »

TRACES

Avec le temps,
le paysage devient souvenir,
mémoire féconde,
matière en mutation,
univers éthéré,
mystère de papier.
Face à tant d’immensité,
le pinceau concentré
lance le mouvement général,
fort et cohérent,
colonne vertébrale du territoire.
Avec le temps,
les émotions deviennent mouvements
par l’impatience de traduire.
Commence une danse de la main
habitée par le voyage,
guidée par le vide et le plein.
Les mouvements devenus traces,
jouent le rythme de l’espace,
suggèrent l’air, l’eau, la roche,
évoquent la nature d’un paysage revisité,
d’une géographie intérieure.
C. B. 2018